Sourderie - Episode 2
Daniel Leclercq

Fragments ou nouvelles, récits ou poèmes, issus de multiples propositions, ces textes ont été écrits par les participants de mes ateliers d'écriture. Joyeuse lecture !

 

Sourderie - Episode 2


7 mares
En sortant du supermarché, complètement enserré dans le béton des immeubles, Vu Quang s’amuse toujours du panonceau : bienvenue aux 7 mares !
Y a-t-il jamais eu des mares autres que ces flaques qui remplacent trop souvent les pavés manquants du dallage?
Vu Quang, c’est lui le « chinois » du comptoir des Thés…les chinois, il ne les aime pas. Lui, que leur expansionnisme a déraciné des forêts luxuriantes de son pays.
D’un geste aussi discret que sincère, il salue Bertrand. C’est l’heure de son jogging, aucun aléa météorologique ne saurait être un obstacle à ce rituel quotidien, même si l’horaire évolue parfois au gré de ses heures de cours. Toujours le même parcours, des 7 Mares à l’étang de saint Quentin aller-retour.
Bertrand est professeur d’Histoire-géo au Lycée Descartes, pas loin du Comptoir des Thés.
Bertrand est un amateur raffiné autant pour les savourer que pour les respirer, vapeurs moins arides qu’une carte de géographie.
Tiens, Bertrand revient en petites foulées, repart... Vu Quang fait mine de rééquilibrer le chargement de son caddie pour observer… Bertrand revient… cette fois, se dirige vers une des entrées d’immeuble… oû vient d’arriver une adolescente en tenue de sport… mais c’est Solene !
Il aime bien Solene, à chacune des années qu’elle franchit, elle vient avec des goûts nouveaux faire de rafraichissantes découvertes au Comptoir des Thés, à chaque passage, de la couleur, de l’odeur, du toucher, d’insaisissables indices… en quelques mots, elle fait surgir des images de contrées aussi imaginaires que réelles.
D’un coup, une évidence l’envahit, il n’avait jamais fait le rapprochement : Solène et Bertrand, mais ce sont les mêmes rêves!... ces quelques instants d’inattention, sous sa propre rêverie ont laissé s’évanouir ensemble les 2 silhouettes. Sans doute, sont ils partis courir pour échapper au pas de course au gris du béton…un sourire s’esquisse sur son visage lisse, délicate trace d’une rêverie qui reprend comme une volute au dessus d’une tasse de thé … mais ce n’est pas possible ! ce n’est pas tant l’écart d’âge que… Bertrand, on dit qu’il est… de toute façon, il est prof et si ça se trouve Solen est son élève !
Solène rayonne en courant aux côtés de Bertrand, émerveillée qu’il lui ait accordé cette course. Elle a toujours eu horreur du sport, elle a du mal à le suivre… Mais il veille si bien à ajuster son rythme au sien.
Elle voulait lui parler, mais elle découvre à ses côtés que le souffle est plus précieux que les bavardages. De temps à autre, il tourne la tête et lui adresse d’un regard aussi neutre qu’il lui est possible un message de complicité.
Solène, au petit trot, a perdu le fil des histoires qu’elle voulait lui raconter, reste son intuition féminine qui lui éveille les sens… depuis qu’il est venu vers elle tout à l’heure, il ne s’est pas bouché les oreilles avec les tentacules de son iPod, pas habituel pour un garçon !... ah, c’est vrai, ce n’est plus un garçon, c’est un homme qu’elle suit au trot… Quoi lui dire ?
Comment donner corps aux élucubrations qui l’obsèdent depuis qu’elle l’a vu ?... qu’ils se sont vus…
Le rythme soutenu de la course l’épuise plus vite que prévu… l’oxygène manque à son cortex pour qu’elle joue à Sherlock Holmes… elle s’arrête pour reprendre son souffle. Bertrand stoppe, revient vers elle. En un éclair, ses sens aiguisés lui apportent une clé, la sueur … à portée d’haleine, l’odeur de Bertrand la submerge …
Elle n’entend pas ce qu’il lui dit, elle le regarde et d’un geste vif lui relève le tee-shirt, hume l’odeur de sa sueur, le lèche, s’imprègne de cette révélation…
Que dit, que fait Bertrand, nul témoin …
Solène l’apaise, elle sait bien qu’il n’aime que les hommes, elle lui promet ce n’est pas une histoire de cul.
« Qu’as-tu encore inventé comme histoire, Solène ? »
« La votre, Monsieur le professeur ! »
Le ton cérémonieux autant que le sourire espiègle l’envoutent. La course reprend.

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Isabelle Sarcey
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Crédit photos : Koryn Boisselier ©